Triptych: The Last Supper by OtGO 2020–2022 acryl on canvas 215 x 1000 cm

Last Supper -1 by OTGO 2020-2021, acryl on canvas, 212 x 300 cm    Last Supper -2 by OTGO 2020-2022, acryl on canvas, 212 x 400 cm    Last Supper -3 by OTGO 2020-2022, acryl on canvas, 212 x 300 cm
Last Supper -1 by OtGO 2020-2021, acryl on canvas, 212 x 300 cm  |  Last Supper -2 by OtGO 2020-2022, acryl on canvas, 212 x 400 cm  |  Last Supper -3 by OtGO 2020-2022, acryl on canvas, 212 x 300 cm


Maryna Magnin
Savoie, France – Octobre 2022
OtGO:  Triptych The Last Supper

-- The text in German --

S’il y a, à mon humble avis, un mot qui pourrait décrire le travail de l’artiste OtGO, cela serait le mot magicien. Il a en effet l’incroyable faculté de rendre ses toiles vivantes. Il leur donne naissance en les créant puis les laisse grandir et s’intensifier sous les yeux de celui ou celle qui les contemple. Peu à peu, celles-ci prennent vie et s’animent. Elles sortent de leur cadre, se déversent et envahissent la pièce, laissant derrière elle un parfum à la fois doux, amer et énigmatique. Le Triptych : The Last Supper en est un parfait exemple.

Il faut d’abord commencer par regarder les toiles de loin tout en s’imprégnant d’elles. Bientôt, nous aurons l’impression d’assister à une fête endiablée ou bien un carnaval particulièrement coloré. La pieuvre géante, comme animée par un bon nombre de danseurs, se meut lentement, avec grâce et légèreté. Si l’on tend l’oreille et que l’on plonge dans cet univers, il est possible d’entendre de la musique : du jazz, quelques notes de piano, mais également des sons de percussions. Puis, ce sont des sifflements, des rires d’enfants et de passants et enfin des applaudissements qui nous parviennent jusqu’aux oreilles. Tout le monde est entraîné dans une valse enivrante, sans début ni fin. Seule la joie et l’ivresse demeurent. Les couleurs chaudes comme le jaune et le rouge contrastent avec le blanc, le bleu et le noir. Elles nous sautent aux yeux et s’agrippent à notre visage ébahi. Et nous voilà charmés, entraînés nous aussi dans cette douce atmosphère de fête et de bonheur, le cœur battant. La chaleur se fait bientôt sentir, mais qu’importe puisque l’ambiance est au rendez-vous.

Last Supper -3 by OTGO 2020-2022, acryl on canvas, 212 x 300 cm
Triptych: The Last Supper by OtGO | Inside the Studio: Work in Progress | Photo by Anna Wyszomierska







Pourtant, il suffit que l’on se rapproche du tableau, que l’on connecte nos petites cellules grises, comme dirait un certain Hercule Poirot, pour que le masque tombe et la réalité se dévoile. Le puzzle commence alors à se mettre en place, un puzzle beaucoup plus sombre et beaucoup moins gai. La musique change alors de tonalité et quelque chose se brise doucement dans notre cœur, comme un éclat de verre. Impossible de le recoller. Nous comprenons qu’il ne faut pas s’arrêter aux apparences, mais qu’il va falloir plonger plus profondément dans ces toiles pour découvrir la vérité. Les détails fusent de part et d’autre des peintures et nous obligent à une longue contemplation pour trouver les réponses à nos questions. Les sons des tambours et du piano sont rapidement remplacés par le bruit des flammes. Les rires et les applaudissements par des gémissements, des pleurs et des supplications. Le décor change totalement : nous n’assistons plus à une fête ou à un carnaval coloré. Après quelques minutes de contemplation, nous sommes passés du paradis à l’enfer. L’atmosphère devient suffocante et nos yeux, paniqués, luttent inlassablement pour trouver du positif, de la gaieté et du bonheur. Les yeux rouge sang de la pieuvre coupent net cette tentative, très probablement vouée à l’échec. Cette créature s’étend et prend une place centrale dans les trois toiles. Dans The Last Supper 3, la créature ressemble à un monstre assoiffé de sang ou à un Terminator, sans vie et sans pitié, qui n’a qu’un but : broyer et tuer. De ce fait, les pleurs et les lamentations des humains ne l’inquiètent nullement et ses puissants tentacules sont prêts à saisir ses proies. Cette pieuvre devient alors le symbole idéal pour mettre en peinture le virus qui s’est abattu sur nous et ses nombreuses conséquences.

Pour certains, la pieuvre incarne les esprits infernaux, voire l'enfer lui-même. Tout comme le virus, la pieuvre est silencieuse, quelles que soient les circonstances. Elle est l'exemple même de l'adaptation et sa capacité à passer inaperçue est extraordinaire. Cette adaptation fulgurante à son environnement passe souvent par le mimétisme et la transformation. Telle une magicienne, la pieuvre change de couleur, selon ses humeurs ou ses besoins, en se fondant dans le décor ou bien va plus loin, en changeant de forme. De plus, son corps étant dépourvu de squelette, elle est d'une grande flexibilité. Du point de vue de l'humain, ces capacités impressionnent et terrifient. Il n'est donc pas surprenant que ce soit exactement cette créature qui a été choisie pour incarner aussi bien le monstrueux Kraken, forme concrète du mal absolu caché au fond des eaux, que le virus dans les peintures d'OtGO. Invisible et très contagieux, celui-ci a plongé la planète entière dans le chaos, l'isolement et le deuil. Tout comme la pieuvre, le virus s'est adapté, donnant naissance à des variantes qui continuent à apparaître même à l'heure actuelle. Il n'a pas d'odeur, de couleur et surtout aucun visage. Et ce qui ne peut être vu est craint depuis toujours. L'inconnu, qu'il soit positif ou négatif, est terrifiant. Nous n'avons aucune arme, aucune notice pour nous aider. Nous devons sortir de notre zone de confort, réapprendre à vivre, et même parfois à survivre en nous adaptant à notre nouvel environnement.

vue détaillée: The Last Supper
vue détaillée: The Last Supper

Pour renforcer le symbolisme de la maladie, la tête du céphalopode est remplie de crânes humains et de particules virales. Ces dernières s’échappent, immenses ou en pluie fine, jusqu’à envahir la toile entière. Finalement, ces petites taches qui ressemblaient de loin à des lumières colorées ou à de joyeux confettis, sont en réalité les représentants de cette mort silencieuse. Observée de loin, la tête de la pieuvre elle-même devient un gigantesque crâne humain. Cet élément n’est pas en fin de compte si étonnant puisque c’est l’Homme qui a créé ou du moins qui a participé activement à la création de ce chaos.

vue détaillée: The Last Supper
vue détaillée: The Last Supper

Les crânes humains sont partout. Ils traînent par terre, en tas ou éparpillés, tristes représentants d’une vie humaine qui s’essouffle. Les survivants, obligés à errer dans le noir, ne comprennent que trop bien le sort qui leur est réservé. Rassemblés ensemble, les crânes nous rappellent les temps anciens où, pour préserver les êtres encore en vie, les corps contaminés par l’épidémie de peste ou de choléra, étaient empilés puis brûlés ou enterrés rapidement. En continuant notre minutieux travail d’observation, les toiles révèlent à nos yeux la présence d’âmes humaines. Celles-ci, forcées à quitter leur corps et leur existence terrestre, regardent tristement leurs restes avant de cheminer lentement vers le néant.

vue détaillée: The Last Supper
vue détaillée: The Last Supper

L’épidémie les a arrachées à la vie sans crier gare comme la foudre qui s’abat au milieu d’un jour clair et paisible. Elles n’ont plus de visage, plus de corps, plus de nom. Comme l’a très justement révélé Ernest Hemingway, « nous devons nous y habituer : aux plus importantes croisées des chemins de notre vie, il n'y a pas de signalisation ». Seule leur silhouette, quasi-transparente, demeure encore un temps. Sont-ils des Hommes ou des Femmes ? On ne saurait le dire Face au néant, rien de tout cela ne subsiste.















 


 


































 












Les quelques humains encore en vie n’ont pas plus de chance. Certains tentent malgré tout de fuir tout en protégeant leur corps avec leurs mains. Une mère, son enfant dans les bras, lutte pour survivre. D’autres femmes qui paraissent enceintes, essayent de sauver la vie qui grandit en elles. Malheureusement, malgré le malaise qui se fait ressentir, malgré les plaintes des suppliciés, nous ne pouvons les sauver. Seul notre regard peut les effleurer. La présence de coups de pinceaux orange sur le fond noir des toiles nous renvoie aux flammes et à l’extrême chaleur. Très vite, s’installe en nous le sentiment d’être dans un four ou bien une cheminée. Aucune porte de sortie à l’horizon, pas la moindre petite échappatoire non plus.

vue détaillée: The Last Supper
vue détaillée: The Last Supper

Pourtant, parmi les êtres humains présents dans les toiles, certains semblent moins souffrir que d’autres. Beaucoup plus grands et enrobés, de manière presque surnaturelle, ils ne semblent guère se préoccuper de ce qui se passe autour d’eux. Assis, couchés ou presque en apesanteur, leur regard exprime l’indifférence la plus totale, voire le mépris envers le sort réservé à leurs pairs qui crient, s’agitent et finissent par mourir. Leur corps aux formes joufflues, parfois poussé vers une extrême obésité, renvoie aux séries de peintures de Lucian Freud et résonne comme un hommage au travail de l’artiste. D’ailleurs, la pose de certains personnages est facilement reconnaissable et renvoie directement aux tableaux de Freud : « Naked man, back view » (1991-1992), « Naked portrait with reflection » (1980) ou encore « Benefits Supervisor Sleeping II » (1995). Le corps de ces personnes représente ici l’avidité, la cupidité, la soif de pouvoir et d’argent. Il leur faut plus, toujours plus, car seul cela compte, seul cela les obsède. D’où le fait qu’ils semblent ailleurs, complètement hors du monde. Même s’ils sont bien vivants, leur humanité est perdue. Ils ne sont plus que des coquilles vides, des êtres insensibles et isolés.


vue détaillée: The Last Supper
vue détaillée: The Last Supper

vue détaillée: The Last Supper
vue détaillée: The Last Supper

À force d’excès, le genre humain a poussé sa propre existence à la destruction et à la souffrance. Cela se voit très clairement dans les toiles d’OtGO. Seuls les humains souffrent de la situation. Les singes, eux, festoient. La présence de fourchettes, d’assiettes et de flûtes de champagne indique clairement que cette situation, terrible pour le genre humain, est une vraie bénédiction pour les animaux. Les tentacules de la pieuvre deviennent des tables et rien ne vient troubler leur bonne humeur. Ils lèvent leur verre, comme pour faire un toast, tout en narguant les humains effrayés et affaiblis. Le contraste créé par OtGO entre les deux situations est saisissant et pousse les spectateurs que nous sommes à regarder la réalité en face. Nous devenons alors les témoins de notre suicide collectif, car nos yeux ont effleuré les toiles. Certains bipèdes, couronnés comme des rois, semblent diriger toute cette petite fête. Quand certains voient leur coupe se lever, d’autres voient leur tête tomber.

vue détaillée: The Last Supper
vue détaillée: The Last Supper

Plus cruels que les primates fêtards, d’immenses gorilles rendent cette scène encore plus violente en la transformant en un lieu de guerre et de désolation : plus grands que les autres, organes génitaux démesurés et fusil à la main, ils scrutent attentivement les quelques humains encore vivants. Les apparences de ces derniers, complètent nus et livrés à leur sort, nous renvoient aux horreurs que l’humanité s’est affligée à elle-même et à la vie animale au cours de l’Histoire. Peints sur fond rouge, halo au-dessus de leur tête, les tortionnaires semblent revêtir un habit de sainteté en punissant les âmes criminelles. Tout comme dans L’île des Esclaves de Pierre de Marivaux, les maîtres sont devenus les esclaves et les esclaves, les nouveaux maîtres. Mais à la différence du livre de Marivaux, aucun pardon n’est possible. Les pulsions et la violence l’ont emporté sur la raison et la miséricorde. 




















 

 




vue détaillée: The Last Supper
vue détaillée: The Last Supper

Autre élément important, présent dans les toiles : l’argent. D’ordinaire si précieux pour l’Homme, il est ici amassé en énormes tas tout comme les crânes et pratiquement oublié. Il n’est ici d’aucune utilité et est abandonné, comme un futile morceau de plastique. Cet argent, fabriqué par les Hommes, pour les Hommes, ne peut les sauver face à une menace invisible et silencieuse. Illustrant à la perfection la déchéance de la société de consommation qui glorifie et élève tout ce qui brille, l’argent révèle ici son aspect sombre et apparaît honteusement inefficace. Dans le chaos le plus total, lorsque la survie de l’humanité est en jeu, il redevient dérisoire. Sa préciosité n’est connue que des Hommes. Tout comme les billets de banque, réduits à leur état originel de papier lors d’importants krachs boursiers, les pièces d’or sont réduites à l’état de métal. Par vengeance ou peut-être par raillerie, de petits singes rouges s’amusent à jeter des survivants dans le tas d’or, leur donnant ainsi une amère leçon. Tel Midas, condamné à voir tout ce qu’il touche se transformer en or, les Hommes sont noyés dans cet or pour lequel ils étaient prêts à tous les sacrifices.

vue détaillée: The Last Supper
vue détaillée: The Last Supper

En regardant les trois toiles l’une après l’autre, une nouvelle impression peut naître : celle d’avoir devant les yeux une seule et même toile, peinte de profil puis de face. Les pieuvres, au centre des trois peintures, sont alors une seule et même créature bien que la forme des tentacules change entre les toiles. Cela s’explique toutefois par le fait que les travaux d’OtGO représentent bien souvent l’idée de mouvement. Pour réaliser ce travail titanesque, demandant une minutie extrême, OtGO s’est servi des mêmes techniques que pour la réalisation des Thangkas, ces petites peintures colorées représentant plusieurs déités ou bouddhas. Ce travail, semblable à une méditation, demande une grande concentration ainsi qu’un lâcher-prise total sur ce qui se passe dans le monde extérieur.

Finalement, ce Triptych porte bien son nom. Ce souper peut être le dernier, aussi bien pour le genre humain, que pour les singes attablés, eux qui sont les symboles de l’origine des humains sur Terre. Dans un monde qui se veut de plus en plus contrôlé, l’épisode du Corona virus nous révèle que nous ne sommes les maîtres que de notre cœur. Voilà notre héritage et l’objet de notre salut. La nature nous alarme, mais nous restons silencieux, aveugles, muets.
Après tout, il est impossible de réveiller quelqu’un qui fait semblant de dormir. Mais qui sait, l’espoir fait vivre.



vue détaillée: The Last Supper
vue détaillée: The Last Supper




 


 





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